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Le meilleur de Serge ULESKI : société, politique, art et culture

Etre au monde mais sûrement pas de Ce monde !........Quinze années d’édition de billets de blog sur 20-minutes, Médiapart et Nouvelobs sont réunies ici. Durant toutes ces années, sachez que tout ce qui est beau, rare, difficile et courageux ne m’aura pas été étranger ; d'où le choix de mes catégories et des sujets traités.

Le Prisonnier : "Je ne veux pas être fiché, estampillé, marqué, démarqué ou numéroté."

                

                 « Un agent secret britannique démissionne et s’apprête à quitter la Grande Bretagne ; gazé, il est ensuite enlevé. Quand il reprend conscience, cet agent ne tarde pas à comprendre qu’il est prisonnier dans un lieu inconnu, un village - le Village ! - d'où il semble impossible de s'échapper. Dépossédé de son identité, "Le Prisonnier" n'aura alors avec pour seul nom un numéro : le 6

Constamment interrogé sur les motifs de sa démission (les N2 qui se succèderont seront chargés de cette tâche), harcelé sans relâche, très vite, il tentera tout pour quitter le Village. »

 

               Le village de la série  : village de Portmeirion de l'architecte anglais Sir Clough William-Ellis situé au Pays de Galles ; son élaboration-construction a pris 50 ans à l'architecte à compter de 1925.

Architecture d'inspiration italienne - renaissance et post-renaissance - architecture rassurante, conviviale, chaleureuse... ce village situé en bord de mer qui peut être légitimement considéré comme "l'acteur" principal de la série au côté de "Le prisonnier Patrick McGoohan"... n'a rien de futuriste ; et c'est là (aussi) toute l'intelligence de la série dans le choix de cette architecture qui renvoie au passé et non au présent ni au futur car avec ce choix, on complexifie davantage encore le propos et le sens de cette série télévisée britannique qui se déploie en dix-sept épisodes de 52 minutes (on conseillera exceptionnellement de l'écouter en version française car les voix y sont alors bien plus convaincantes) créée par l'écrivain et ancien agent des services secrets britanniques G. Markstein et Patrick McGoohanacteur principal, scénariste et producteur délégué de la série diffusée à partir du mois de septembre 1967.

 

***

                            


            

 

             "Le prisonnier" (1967-1968), c'est le Grand-œuvre de l’acteur, auteur, metteur en scène qu’est Patrick McGoohan (acteur irlando-américain... décédé en 2009), entouré du producteur David Tomblin et de Lew Grade maître d'ouvrage de la série, fondateur de la chaîne ITC  ainsi que des auteurs et réalisateurs (une vingtaine au total)  qui se sont succédé durant la durée de la série et qui ont su assurer au fil des épisodes une cohérence et une continuité convaincantes et toujours novatrices ; car McGoohan est bien à l’origine de cette série mythique qui met en scène un agent des services secrets britanniques qui n’a eu qu’un seul tort : vouloir démissionner et passer à autre chose.  

              Epopée onirique dans la forme, réaliste dans le fond qui ne manque ni d'humour ni d'ironie ( se reporter à l'oeuvre de George Bernard Shaw, entre autres), chef d’œuvre télévisuel inégalé, série au temps suspendu car, au fil des épisodes, il est décidément difficile de déterminer combien de temps s’est écoulé depuis le premier jour de captivité du Prisonnier : un an, six mois, cinq ans ?  17 épisodes plus tard, on n’en saura toujours rien...

Ambitieux et exigeant, dialogues ciselés d’un niveau bien supérieur à tout ce que l’on pouvait attendre des séries de la même période… c’est bien d’une liberté de création télévisuelle sans précédent dont l’acteur a pu jouir comme peu de réalisateurs-télé avant lui et après lui  car nombreux sont ceux qui font le constat que rien depuis (et avant) n’a été fait comme cette série ; d’où son caractère précieux qui, génération après génération, n’a de cesse de susciter nombre de commentaires et d’analyses car tous y sont venus, y viennent et y viendront à cet OVNI télévisuel qu’est  « Le Prisonnier » car tous reconnaîtront qu’en 1967 on savait déjà regarder loin, loin devant et voir juste, qui plus est.

 

               "Je ne suis pas un numéro ! Je suis un homme libre !"

                        C'est autant le personnage que l'acteur qui parlent là ; longtemps ses interventions médiatiques l'attesteront après la diffusion de la série.

 

***

 

         Allégorie visionnaire, avec « Le Prisonnier » ne nous y trompons pas : c’est toute la société occidentale qui, en pleine guerre froide, est mise en accusation en tant que pseudo-démocratie - propagande à tous les étages -, et ce 20 ans avant Noam Chomsky et Edward Herman et leur étude sur  « la fabrication du consentement dans les sociétés modernes ».

Forme cyclique, suite récurrente, dans un éternel retour au Village et à une détention psychiquement préjudiciable - le N6 (Le Prisonnier - Patrick Mc Goohan) n’a de cesse d’échouer dans toutes ses tentatives d'évasion  -avec la série "Le Prisonnier", on retrouve le mythe de Sisyphe.

Variations sur un thème unique - l’impossibilité d’une évasion pérenne et réellement libératrice, une libération non instrumentalisée –, avec « Le Prisonnier » c’est tout le concept de la liberté qui s’en trouve malmené.

               Acteur aux critères moraux très exigeants… ( McGoohan refusera le rôle de James Bond jugé trop manichéen pour son goût), les deux derniers épisodes écrits et réalisés par l’acteur, confirmeront  le caractère allégorique de la série ainsi que le courage et le talent d’auteur de Mc Goohan.

Un physique exceptionnel, une manière d’être à l’écran à la fois détachée, sereine et inquiétante placent l'acteur-réalisateur Mc Goohan au-dessus de ses contemporains ; le sommet est atteint lors du dénouement (épisodes 16 et 17), dans le face à face, le huit clos à la scénographie très contemporaine, de Beckett à Pinter en passant par Ionesco, entre le N6 et le N2 (chargé du "cas N6") ; petit homme barbu, monomaniaque, Léo McKern, en gesticulateur vindicatif ; sans doute le N2 le plus extravagant, le plus tonitruant que la série nous proposera.

          Léo McKern, acteur australien : le N2 le plus extravagant de la série 

 

            Numéros 2 et 6... quid du numéro 1 ?

            L’intelligence de McGoohan c’est aussi d’avoir compris qu’il importait peu, finalement, de connaître l’identité du N1 demeuré tout au long de la série absent et invisible... car l’enjeu est ailleurs ; McGoohan s’orientera alors, sans doute au grand désespoir des groupies de la série qui attendaient tout du dévoilement de cette identité, vers un choix jugé énigmatique et elliptique dans le contexte d’un projet destiné à une audience télévisuelle : celui de la figure de « l’ennemi de l’intérieur » ; concept complexe, aussi évasif qu’évanescent car il s’agirait de surcroît d’un ennemi logé en chacun de nous.

Là, Kafka n'est pas loin ; en particulier avec "Le Procès" et son adaptation par Orson Welles.

Et puis... McGoohan serait-il allé plus loin que George Orwell et son "1984" ? Ou bien alors, "Le Prisonnier" serait un "1984" pleinement achevé, au sommet de sa maturité et de sa réussite ?

Cette thèse de l’ennemi de l’intérieur, l’acteur nous le confirmera comme suit : "Le N 1  pourrait tout aussi bien être l’alter égo du N6 » - et ce, bien que leur projet respectif diffère ;  en d’autres termes, il y aurait du N1 chez le N6 et vice-versa."

Le Prisonnier serait  donc comme « en prison avec lui-même » : il serait alors à la fois geôlier, détenu et gardien de son propre emprisonnement ?

Dépersonnalisation achevée, le Village, son mode de fonctionnement ont bel et bien triomphé.

 

 

 

                     

           Le dit Rôdeur, gardien des lieux que nul ne peut tromper

 

« Ennemi de l’intérieur », « en prison avec lui-même »,  soit ! Et si tel est le cas, que la nuance suivante soit apportée à cette interprétation de Mc Goohan dont l’analyse (ou le diagnostic) omet de préciser que ce « lui-même", celui du Prisonnier (ou/et ce "nous-mêmes" étendus au public de la série), ne lui appartenait plus depuis longtemps déjà ; en effet,  cet ennemi, c’est aussi et surtout un « ennemi extérieur » qui a vampirisé et qui peu à peu, dévore l'identité du N6 et par ricochet, notre identité à tous : notre « Je » est bel et bien définitivement un autre... à notre insu ou bien même... en toute conscience.

Dans le cas contraire ("Nous sommes notre propre et seul ennemi"), cela reviendra à faire porter l’unique responsabilité d’un régime totalitaire sur les victimes et sur elles seules ; responsabilité bien trop lourde, bien trop abstraite pour expliquer la nature et les conditions de maintien dans le temps d’un tel régime (n’en déplaise à Soljenitsyne qui était d’avis que si l’on doit juger le régime soviétique un jour, c’est 250 millions de Russes qu’il faudra faire tenir dans le banc des accusés).

            Le N6 triomphera  (ou du moins croira avoir triomphé) une fois pour toutes du N2 ( comme de tous les N2 qui se sont succédé), le dernier, qu’il épuisera jusqu’à la folie et sa mort sur la question du « pourquoi » de sa démission puisque cette question n’obtiendra aucune réponse de sa part.

Le N6 triomphant, reconnu comme tel, demandera à rencontrer le N1. Son vœu sera exaucé au-delà de ses attentes. En effet, il se verra proposer d’assumer le leadership du Village car il est maintenant un exemple, une exception qui enfreint tout en confirmant la règle (celle de la soumission et de la résignation qui apaisent les tensions intérieures) : il n’a pas cédé ; il est resté un « individu » capable de jugement autonome et d’une résistance à toute épreuve. Néanmoins, il refusera ce leadership, préférant la liberté : son départ du Village ; d’autant plus que pour McGoohan créateur de la série, l’enjeu est finalement ailleurs : ni dans la découverte de l'identité du N1 ni dans la fin de la captivité du N6 ; il est dans le potentiel inépuisable de l’allégorie que cette série décline épisode après épisode.

Ce fameux N1 sans visage (sinon celui que le N6 hilare nous proposera dans le dernier épisode...  derrière un masque double - le masque derrière le masque : celui d'un chimpanzé), et sans voix audible par le spectateur, cet ennemi à l’intérieur plutôt que cet « ennemi de l’intérieur », n'est-ce pas finalement ce qu’on nomme aujourd’hui le « Système » ? Une énergie, une force, une contrainte plutôt qu'une présence, qui ne connaît aucun repos, aucune baisse de régime ; le Système et ceux qui le servent ; ses « victimes » aussi ; victimes consentantes débarrassées de la « tentation victimaire » et de la nécessité de la révolte  : victimes comblées, qui en redemandent ? 

              Mc Goohan dévoile son jeu et joue carte sur table ;  il nous fait remarquer le fait suivant dans la dernière scène du dernier épisode : recouvrant sa liberté, de retour chez lui, à Londres, accompagné du majordome qui n'a pas cessé de servir tous les  N2 et alors que ce dernier se dirige vers l'entrée de l’appartement de son nouveau « maître »,  appartement situé au rez-de-chaussée, la porte s’ouvrira sans son intervention tout comme lorsque le N6  entrait et sortait de son logement-prison situé dans le Village.

A ce sujet, là encore, McGoohan est sans ambiguïté ; inutile de se bercer d’illusions : le Prisonnier restera prisonnier ; et tout recommencera, au Village ou ailleurs car sa nouvelle liberté est déjà sous surveillance et sous réserve ; le « Système » a déjà commencé à la "traiter".

La liberté est un leurre pour chacun d’entre nous, conclut Mc Goohan. Il n’y aura pas d’exception. 

 

***

             Le trio final : le retour du N2 dans les deux derniers épisodes, le N6 et le majordome : épisodes qui élèvent la série au rang d'oeuvre artistique majeure ; épisodes qui nous ont révélé un potentiel insoupçonnable chez l'auteur, réalisateur et acteur McGoohan

 

 

                 On l'aura compris : Kafka, Edward Bernays, Huxley, H.G Wells, Orwell... tels sont donc les auteurs « fantômes » de cette série ; on notera aussi le clin d'oeil musical à la "Pink Panther" de Blake Edouards (sa bande son signée Henry Mancini) ; les dernières séquences de l'ultime épisode, avec cette escapade dans les rues de Londres après des années d'enfermement et d'empêchement - hymne à la liberté ? -  nous rappellera l'influence de la Nouvelle vague (Godard en particulier)... 

 

 

Le personnage joué par l'acteur Alexis Kanner ( présent dans deux épisodes) aurait-il inspiré Kubrick dans son adaptation de l'oeuvre de Burgess "Orange mécanique" quatre ans plus tard ?

« Constamment sollicité pour donner ses propres clefs de lecture de la série, McGoohan en a délivré quelques éléments supplémentaires : nous serions tous prisonniers de nos propres conditionnements, dont il importerait de prendre conscience et de se délivrer. Le n°6 accéderait ainsi à la liberté en réalisant que le n°1, le maître invisible du Village, ne serait autre que lui-même. McGoohan invite ainsi les spectateurs à prendre conscience de leurs propres enfermements, de leurs propres déterminismes… » - Christophe Lenoir 

 

                Réalisé en 1967, novateur, oeuvre épique (le N6 serait-il la ré-incarnation d'Ulysse épreuve après épreuve ?) décidément "Le Prisonnier" demeure intemporel ; sa critique d’un progrès technique au service d’une  technologie intrusive et intolérante - progrès que, soit dit en passant, l’on confond souvent avec l’innovation (car dans les faits, le progrès c’est tout ce qui nous rapproche de la justice… justice des conditions de vie et dans le fait d’être au monde avec les autres), demeure valide ; ce progrès-là  fera de nous, a déjà fait de nous tous, des instruments au service d’une finalité d’une force contre laquelle il est à la fois difficile de lutter  et de résister : celle du tout marchand (McGoohan dénonçait dans cette interview à la télé canadienne en 1977 - ICI -, tout en la plaçant au centre de nos préoccupations présentes et à avenir,  cette société  du tout marchand - "C’est le Pentagone, Hollywood et Wall-street qui commandent et qui font de nous des esclaves ...") aux effets dévastateurs sur un plan psychique (individuel) et sociétal (collectif) et le verrouillage de sa remise en cause.

Aujourd’hui, un demi-siècle plus tard, nous sommes déjà embarqués dans ce destin qui sera celui de l’humanité : de moins en moins d’humains, de plus en plus de pions sur un échiquier où des joueurs déploient des stratégies à couches multiples, dont le sens reste caché aux yeux du plus grand nombre, comme autant de strates impénétrables pour une réalité intimidante qui force la résignation puis la soumission.

                Habitants captifs, nous sommes tous dans ce Village tel qu’il nous a été donné de l’observer dans son mode de fonctionnement au cours de cette série saisissante qu’est « Le Prisonnier », à la fois prisonnier puis gardien de la prison de son voisin car si personne ne peut en sortir, en aucun cas un seul ne doit pouvoir s'en échapper.

Saisissante cette série ?  Voyez : il est encore question de captation ! On n'en aura donc jamais fini avec l'enfermement ? 

 

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NB : Une autre lecture de la série est disponible ici : Le nouvel ordre mondial

 

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