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Le meilleur de Serge ULESKI : société, politique, art et culture

Quinze années d’édition de billets de blog sur 20-minutes, Médiapart et Nouvelobs avant la fermeture de leur plateforme respective sont réunies ici. Durant toutes ces années, sachez que tout ce qui est beau, rare, difficile et courageux ne m’aura pas été étranger ; d'où le choix de mes catégories et des sujets traités.

Emmanuel Todd : biais anglophile et illusions destructrices du réel

               Ce billet de blog a été rédigé après la lecture d'une dizaine d'entretiens filmés de Todd à propos de son dernier ouvrage sur la lutte des classes.  

 

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    Si nombre d'entre nous se félicitent de trouver Todd là où il est aujourd'hui, on doit néanmoins rester vigilants à son sujet pour les raisons suivantes *: 

 

 

1 - Prétendre que les inégalités n’augmentent pas sous prétexte que le pouvoir d’achat et le niveau de vie des hauts salaires et des bas salaires baissent dans une même proportion… c’est mettre sur un même plan un salarié à 10 000 euros mensuels (qui vole très certainement son salaire) et un smicard. 

 

Ce n’est pas acceptable ni sérieux ; c’est oublier ou ignorer ce que signifie la perte de pouvoir d’achat chez un smicard comparée à une perte identique en pourcentage chez un cadre supérieur, voire… très supérieur.

 

2 - Prétendre que toutes les classes sont unis contre les 1% les plus riches, et que tous seraient disposés à voter comme un seul homme, comme une seule femme, contre ce 1% haïssable, est une vue de l’esprit (wishful thinking à la puissance 10) d'autant plus que le candidat qui sera fatalement élu ( face à un candidat RN au second tour) quoi que l'on puisse espérer, aura été coopté par ce 1% : les classes moyennes (supérieures ou non) ainsi que les classes dominantes ( les 10% les plus aisées) ne prendront aucun risque avec une quelconque alternative économico-politique, même si ce choix se fait au détriment des chômeurs, des déclassés, sur le dos des classes populaires et des petites classes moyennes depuis une bonne trentaine d’années. 

 

3 - Demander à la France de se rapprocher des USA (contre l’Allemagne, l'Euro et l'U.E), hyper-puissance sur-endettée et discréditée sur un plan moral, véritable menace sur la paix dans le monde depuis 30 ans, responsable de la destruction d’une région aux millions de morts (bombardements civils et sanctions économiques) et de déplacés depuis 2001 ; un Etat qui s’est spécialisé dans le racket financier (de nos banques) et dans le chantage au boycott économique (notre industrie automobile en Iran), détenteur d'une monnaie, le dollar, dont l'hégémonie n'a plus aucun sens sur un plan économique… 

 

Pas un mot donc sur ce dollar inique et une politique financière qui a bien failli mettre par terre tout le système bancaire européen ; ce qui a coûté des milliards à l’Europe en 2008 ; Todd tirant soudainement un trait sur une France gaulliste en matière de politique étrangère - le non alignement -, alors qu’il réclame dans le bruit et la fureur, le retour de cette France-là ; une France souveraine. 

 

Penser que c’est une solution pour un pays comme la France (les USA n'ont jamais eu besoin d’alliés mais bien plutôt de complices dans ses malversations et ses crimes), c’est tout simplement exposer au grand jour un biais anglophile manifestement irrépressible qui invalide un bon nombre des opinions (plus que des analyses) de Todd qui n’hésite pas à mentionner des lectures d’auteurs de langue anglaise, lesquels, à en croire notre Todd, seraient ulcérés à l’idée d'une France qui aurait perdu toute influence sur la scène internationale (indépendance et rayonnement culturel) : là… on retient un éclat de rire car enfin, comment cette éventualité d’une France affaiblie ferait perdre ne serait-ce qu’une minute de sommeil à un Britannique ( surtout anglais) et à un Américain ! 

 

Todd idéalise la Grande Bretagne (de Dickens à Orwell sans doute ? Des toilettes (à la turque, une personne à la fois) au fond d'un terrain vague pour dix familles jusque dans les années 30) et leurs dirigeants qui se sont pourtant montrés depuis les années 80 impitoyables envers les classes populaires et les régions jugées sans potentiel digne de ce nom comparé à la City ; une GB hyper-dépendante du Continent pour se nourrir, se soigner ; une GB qui n’a plus une seule industrie.

 

Bêtise pour bêtise, c’en n’est-il pas une belle ?

 

Todd ne s’en excuse pas ; il met en avant des essayistes anglo-saxons qui fustigent l’Euro (50% des échanges mondiaux face au dollar et la captation de 50% du marché de Boeing, on imagine leur joie !) sans doute parce qu’il a la faiblesse ou la naïveté de penser que tous ces auteurs sont très soucieux de la bonne santé de l’économie européenne car tous ont fait le constat suivant : les USA n’ont pas assez de concurrents sur la planète… 

 

Les bras nous en tombent ; nous voilà manchots. 

 

4 - Todd ne voit pas la corrélation entre la baisse du chômage et la hausse de la pauvreté (se reporter à l'Allemagne et la Grande Bretagne) et le fait important, capital sans doute... que le premier parti de France, c'est le parti de l'abstention ( entre 40 et 60% selon les élections).

 

 

5 - Todd prétend que nos énarques (au pouvoir) n'ont pas compris le mouvement Gilets Jaunes alors que dans les faits, non seulement ils l'ont compris mais ils ont très vite su évaluer le danger que représentaient cette mobilisation et sa contagion : d'où la gestion des toutes premières manifestations sur le mode de la terreur avec pour résultat : la perte du contingent des retraités (des femmes en particulier) lors des manifestations suivantes, soit près de 30% de leurs forces. 

 

6 - Todd s'imagine que les "élites" gouvernementale et leurs réformes successives (énumérées ci-dessous) sont la marque d'un anachronisme idéologique et économique : ces élites françaises auraient pour grille de lecture l'idéologie libérale des années 70 et 80.

 

Or, Todd oublie un détail qui n'en est pas un : ces réformes ont déjà été votées et appliquées partout en Europe à la demande de la Commission qui les réclamait et les réclame toujours à cor et à cri. Seule la France tardait à les mettre en place ; d'où son taux de pauvreté inférieur à celui des Allemands et des Britanniques et un niveau de retraite et d'indemnisation du chômage jugé trop élevé comparé à ce qui est attendu par les acteurs de la globalisation dont la Commission est le porte-flingue. 

 

7 - L'urgence écologique et ses répercutions sur la manière dont le Capital globalisé va gérer dans les années à venir la nécessité de son traitement à une échelle locale (France et Europe) et internationale ainsi que les conséquences sur les populations les plus fragiles des politiques qui seront mise en oeuvre sous sa domination, n'est pas du tout prise en considération par Todd.  

 

 

       Et puis enfin : résumer le malaise française à l'opposition entre les « imbéciles » (énarques) et les autres (talent et clairvoyance), c’est vraiment passer à côté de l'essentiel : 

 

Casse de l’hôpital, casse des APL, casse de l’assurance chômage, casse du droit du travail, casse des retraites, casse des revenus des collectivités locales ( fin de la taxe d’habitation) cadeaux fiscaux faites aux plus riches et aux entreprises du CAC 40... 

Macron qui n’a pas et ne souhaite pas d’avenir politique dans l’hexagone après 2027 soigne son CV à l’international d’autant plus qu’il n’a pas été choisi par "le système" puis « élu » contre MLP au second tour de l’élection présidentielle ( autant dire qu’il a été élu avec son score du premier tour), pour que les pauvres soient un peu moins pauvres et moins nombreux et les riches un peu moins riches, mais bien plutôt le contraire ! 

 

Rappelons ceci pour ne pas l’oublier : tout comme Shröder, Blair et Merkel, Macron, à son départ, devra laisser derrière lui plus de pauvres qu’en arrivant ; seule condition à l’obtention d’un poste prestigieux et hyper-rémunérateur à l’ international (cela vaut pour tout locataire de l’Elysée ou de Matignon).

 

Gerhard Shröder est aujourd’hui « directeur indépendant » chez Rosneft, société d’État russe spécialisée dans l’extraction, la transformation et la distribution de pétrole.

 

Tony Blair qui a poursuivi l’œuvre de M. Thatcher avec des mini-jobs payés 1£ de l’heure, conseille les sociétés JP Morgan et Zurich Financial.

 

Ce n'est pas l'intelligence des énarques qu'il faut remettre en question monsieur Todd (complexe de supériorité), c'est leur absence de sens moral : le souci du bien-être de leurs concitoyens dont il se contrefout. Car enfin, ces énarques pas méchants mais bêtes, quand on suit leur carrière sur le long terme, sont jugés pourtant suffisamment intelligents par les banques, les multinationales, les Fonds de pension et les institutions internationales dans lesquels ils pantouflent.

 

      Dans les faits, contrairement aux affirmations de Todd, nous n’assistons pas à plus d’Etat mais bien plutôt à la disparition de l’Etat en tant que garant de la paix civile et d'un traitement équitable et de la justice des conditions d'existence de tous - équilibre et justice - qui entend se survivre à lui-même dans ses fonctions régaliennes seules : surveillance, fichage, intimidation, censure, matraque, armes à feu contre des manifestants désarmés, jugement expéditifs et prisons  ; car c’est bel et bien le Capital international qui a pris possession des Etats depuis une trentaine d'années, à la tête desquels il place, élection après élection, des hommes et des femmes qui ont pour mission de le servir ; d'ailleurs, c'est bien ce Capital (banques, médias et multinationales ) qui les coopte

Or, servir le Capital, c'est paupériser les budgets des Etats  et leur capacité d'investissement : moins de prélèvements, moins de sécurité sociale ; et puis fatalement, moins d'Etat de droit, plus d'abus (maintien de l'ordre sur un mode "terreur"), pour imposer ce qui sera refusé par les populations.

 

                 Aussi, avec cet ouvrage et les commentaires de l'auteur qui ont accompagné sa sortie, il semble que Emanuel Todd soit à la fois dans et hors de la réalité des faits. Véritable tour de force.                   

                    En résumé, le Todd qui s’exprime dans les médias n’est plus vraiment le chercheur (rigueur, discipline, méthode) mais le " leader d’opinion" qui soit dit en passant, cabotine de plus en plus. De plus, Todd semble susciter des vocations de groupies et non la formation d'esprits indépendants et critiques à son égard notamment. Et c'est bien dommage. Car Todd devrait chercher la contradiction. 

 

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