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Le meilleur de Serge ULESKI : société, politique, art et culture

Quinze années d’édition de billets de blog sur 20-minutes, Médiapart et Nouvelobs avant la fermeture de leur plateforme respective sont réunies ici. Durant toutes ces années, sachez que tout ce qui est beau, rare, difficile et courageux ne m’aura pas été étranger ; d'où le choix de mes catégories et des sujets traités.

"La Cérémonie" de Claude Chabrol : le retour de la lutte des classes au cinéma

Billet de blog publié en 2009

 

 

            Avec ce nouveau long métrage, Chabrol sort de sa léthargie tout en gardant son air goguenard, pour nous inviter à une Cérémonie qui restera, malgré les précautions prises par le réalisateur, le film (français) le plus courageux (avec "Lacombe Lucien" de Louis Malle) depuis des lustres dans le contexte d'une production cinématographique certes abondante  (Y' a de l'argent dans le cinéma français, c’est sûr !) mais trop souvent lâche, paresseuse et veule avec la complicité de la « critique » ; cinéma de « filles et de fils de… » qui n’ont rien à dire pour n’avoir rien vécu - tâcherons au service d’un Art absent ; le tout avec l’argent de la vache à lait qu’est le spectateur moyen, très moyen, du samedi soir.

 

           Dans cet opus de Chabrol - amour, éducation, argent, instruction -, confort matériel et moral d'un côté, dénuement le plus complet de l'autre se font face ; deux mondes irréconciliables, même avec la meilleure des volontés et les meilleures intentions du monde.

Chassez le naturel, il revient au galop ! Force est de constater qu'il en va de même dans toutes les classes sociales ; celles des dominants comme celles de dominés, et ce bien que ce soient les dominants qui en paient le prix le moins élevé. 

 

***

 

Passons maintenant à "l'artiste" Chabrol ; penchons-nous un instant sur le fond de son affaire.

 

Pour protéger sa fille, sa moralité et l’unité de la famille Lelièvre - famille recomposée archétypale d’une bourgeoisie entrepreneuriale -, et châtier au passage celle qui osera s’attaquer à sa respectabilité, Lelièvre père à qui on aurait volontiers donné tout de même le bénéfice du doute quant à la perversité des travers propres à la classe auquelle il appartient, sera sans pitié face à quiconque menace, non pas le confort matériel maintenant acquis et sécurisé d’une classe qui n’a plus à s’expliquer depuis des générations, mais bien plutôt son confort moral  : « On est des gens bien ! On ne laissera personne nous salir !» ; Lelièvre père sacrifiera « la bonne » en la congédiant ; décision prise en cinq minutes montre en main ; et le destin de cette "femme de maison" analphabète de basculer pour toujours avec ce licenciement sans préavis : « Si vous êtes analphabète ce n’est sans doute pas entièrement de votre faute… mais  il faut que vous soyez disparue dans une semaine. »

Chabrol choisira délibérément de nous présenter une famille bourgeoise de province, les Lelièvre, sympathique, humaine, compréhensive et généreuse ; et si cette famille se révèlera bientôt impitoyable et cruelle, Chabrol ne prend pas grand risque et "se couvre" en lui opposant une «  femme de maison » et une postière à la limite de la psychiatrie - deux jeunes femmes jadis soupçonnées de parricide et d'infanticide - sans doute pour soulager la conscience des critiques de cinéma qui appartiennent eux aussi à la bourgeoisie (celle du commentaire médiatique) ainsi que le fardeau social qui consisterait pour cette "critique" à devoir condamner sans réserve les Lelièvre : leur propre classe.

Courageux Chabrol mais pas téméraire ni désintéressé : les affaires sont les affaires ! 

Avec cette postière et cette « employée de maison », la critique et le public bourgeois pourront à loisir, main dans la main, au coude à coude, ensemble, soudés, d'une seule voix, évoquer « deux monstres » (comme ce fut le cas lors de l'émission « Le masque et la plume » à la sortie du film en 1995), s’exonérant ainsi de l’obligation de devoir interroger son propre mode de fonctionnement en tant que classe ; c’est sans doute là que Chabrol rejoint ce milieu bourgeois qu’il n’a jamais quitté et dans lequel son cinéma n’a pas cessé de l’enfermer et une partie de son public non critique avec lui… car avec « La cérémonie », seuls les esprits avisés seront capables de situer la monstruosité des comportements chez les Lelièvre (et non chez les deux meurtrières) en tant que classe symbole d’une domination qui a pour socle : l’humiliation et la dépossession du plus grand nombre.

Sans doute Chabrol n’a-t-il fait que se regarder à travers son cinéma, de film en film ; un Chabrol un peu lourdingue et complaisant ; comportement typique d’un bourgeois sorti du rang ; bourgeois qui malgré sa motivation et sa bonne volonté, ne saura jamais vraiment ce que sont la liberté, la dissidence, la rupture et moins encore une aspiration libertaire qui ne prenne pas appui sur un ordre bourgeois : sécurité oblige ! Car le bourgeois ( surtout celui qui se pense "de gauche") finit toujours par rentrer à la maison après s'être encanaillé.

Et puis, n'est pas Pasolini qui veut !

 

Pour prolonger, cliquez : Cinéma, de film en film

 

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